lundi 5 décembre 2011

Un exemple de choix de texte

Le chapitre 1 a été l’occasion d’une longue exposition qui a permis de présenter les trois principaux protagonistes du roman, Lord Henry noble esthète et cynique, Basil Hallward, peintre d’un certain renom dont le talent est transcendé par la figure d’un jeune modèle, Dorian Gray, qui fera son apparition au chapitre suivant. Ces deux premiers chapitres, avant tout constitués de dialogues, semblent fonctionner selon les principes de l’esthétique théâtrale, Dorian Gray dont il a été question tout au long du chapitre 1 et dont le portrait fournit un élément de décor essentiel fait son apparition pour une ultime séance de pose qui conduira à la finition du portrait en cours. La scène retenue évoque donc ce moment où Basil Hallward, ayant enfin achevé son œuvre, la soumet au regard critique de ses amis.

Le texte :

À cette pensée, une lame le transperça, une main de glace se posa sur son coeur.
- Vous n'aimez pas ce portrait? s'enquit Hallward, un peu piqué du silence de son modèle.Sans répondre, Dorian vint se camper devant le chevalet. Au vu de son portrait, une lueur de joie lui passa dans les yeux, comme s'il se découvrait lui-même pour la première fois. L'évidence de sa beauté l'envahit comme une révélation. Mais lord Henry Wotton, avec son étrange pané­gyrique de la jeunesse, et le terrible rappel de sa brièveté, avait foudroyé Dorian Gray. Oui, vien­drait le jour où son visage se flétrirait, où ses yeux se délaveraient, où sa face s'écroulerait. Oui, il deviendrait horrible, hideux, grotesque.

- Il l'aime, soyez-en sûr, dit lord Henry. Cette toile est l'une des plus belles pièces de l'art contemporain. Votre prix sera le mien. Il faut que j e l'aie.
- Elle ne m'appartient pas, Harry.
- À qui appartient-elle?
- À Dorian, bien sûr, répondit le peintre.
- Heureux garçon!
- Quelle tristesse! murmurait Dorian, les yeux toujours rivés à son portrait. Quelle tristesse! Un jour, je serai vieux, horrible, repoussant, tandis que ce portrait n'aura pas pris une ride. Ah! si cela pouvait être l'inverse. Si je pouvais rester jeune, et qu'il vieillisse à ma place ! Pour ce miracle, je vendrais mon âme !
- Voilà un arrangement qui ne vous convien­drait guère, Basil, persifla lord Henry.
- Je m'y opposerais, en effet, dit le peintre. Dorian Gray se tourna vers lui:
- Basil, vous préférez votre art à vos amis.
L'irritation gagnait l'adolescent, le sang lui montait aux joues. Hallward pâlit et lui prit la main:
- Ne parlez pas ainsi, Dorian! Vous n'allez tout de même pas jalouser un objet.
- Je jalouse toute beauté qui ne meurt pas. Je jalouse mon portrait. Pourquoi garderait-il ce que, moi, je dois perdre? Pourquoi l'avez-vous peint, Basil? Un jour, il me narguera, il me narguera horriblement!

Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray, Classiques abrégés, L'Ecole des loisirs.


Les centres d'intérêt du texte

Ce dialogue entre les trois amis introduit de façon anodine le thème fantastique du tableau qui ne vieillira pas. La scène est un "remake", si l'on veut du pacte de Faust avec le diable. Le tableau, parce qu'il est beau représente l'âme de Dorian Gray. Lord Henry (image mondaine de Satan) veut cette âme "votre prix sera le mien". Mais si le marché semble échouer, il reçoit malgré tout l'assentiment de Dorian Gray, au désespoir et qui "jalouse toute beauté qui ne meurt". Ce texte fait aussi de la beauté et de l'esthétique la valeur suprême : dans l'univers décadent, elle est au-dessus de la morale. "Un livre n'est pas moral ou immoral, écrit Oscar Wilde en introdution, il est bien ou mal écrit, c'est tout."

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