dimanche 4 août 2013

Un Taxi mauve de Michel Déon


Qui est le personnage principal de cet étrange Taxi mauve? Le narrateur, qui de son propre avis n'est que le témoins des événements qu'il rapporte? Le mystérieux Taubelman, mélange de Gargantua, Ubu, Tartarin, et Lord Jim? Le timide Jerry, héritier falot d'une famille de conquérants industriels?

Qui l'emporte, dans le coeur du narrateur? Anne la trop discrète fille de Taubelman? La princesse Sharon, l'excentrique soeur de Jerry? Ou la fidèle Marthe dont il s'est éloigné pour arpenter les régions désolées du comté de Clare.
Aux deux questions, je serais tenter de répondre l'Irlande. Le roman de Déon est le plus bel hommage rendu à ce pays par un écrivain français.

Littérairement : le texte s'inscrit parfaitement dans son époque, le personnage du narrateur traverse une crise existentielle et s'inscrit assez naturellement dans le prolongement des héros de Sartre et Camus - je ne sais pas si l'auteur apprécierait la comparaison. On a rattaché Déon au mouvement des "hussards", une groupe d'écrivains qui, se réclamant de Stendhal, ont cherché à prolonger une certaine tradition du roman français, qu'à la même époque les tenants du "Nouveau Roman" voulaient détruire. On peut considérer que Déon et ses amis ont gagné la partie. Les cent premières pages du roman sont magnifiquement rédigées et pleines de poésie.

Un extrait :
Dans la solitude et la pacification intérieure que je m'imposais en Irlande, il [Taubelman] ouvrait violemment une porte aux souvenirs et à la curiosité. Mais lui-même ? Pourquoi vivait-il ici, dans ce paysage d'eau trouble, de prairies vertes, parmi ces collines couronnées  de genêts dorés et de fougères roussies ? C'est lors de ce retour que, débouchant sur la grand-route, Grouse manqua d'être écrasée par un stupéfiant engin : un vieux taxi londonien peint en mauve, conduit à toute allure par un petit homme en chapeau de tweed que j'eus à peine le temps d'apercevoir. Le taxi zigzagua quelque peu sur la route après avoir évité Grouse, puis reprit sa gauche et disparut au prochain tournant juste avant Inishgate. je devais apercevoir cet étrange taxi plusieurs fois avant de savoir à qui il appartenait, mais il ne m'intrigua vraiment qu'après être apparu dans un des rêves interminables que je fis à Leenden. Maintenant que j'écris cette histoire tandis qu'elle s'achève après un hiver doré, je sais qu'une vérité viscérale a besoin de se faire jour en nous, que seuls certains êtres sont capables de'nous l'arracher ou certains signes de la provoquer et qu'il importe de ne pas l'étouffer si l'on ne veut pas être rongé. Elle crée la vie, notre vie, un douloureux enfantement jusqu'à la mort, un mélange de désespoir et d'exaltation sans lequel rien n'aurait de sel.
Michel Déon, Un Taxi mauve, folio, 1ere édition, 1973.

Niveau : Lycée

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