vendredi 22 avril 2011

Un livre qui fait réfélchir

Chère Z. ou cher élève,

Tu me demandes de te dire quel est le livre qui a le plus compté pour moi et j'ai beau me poser la question, je n'en vois pas un, mais des dizaines... Si je devais te dire quel est le livre qui m'a conduit a devenir professeur de français je te parlerais sans doute d'Hamlet que j'ai lu en quatrième et qui m'a fait comprendre à quel point l'expression dépasse la simple parole ou d'un conte d'Hofmann, la Nuit de la Saint-Sylvestre qui, alors que j'étais en seconde me faisait ressentir à quel point un texte littéraire condense les significations. Et je pourrais t'énumérer toutes les étapes de ma vie, je crois q'il n'y en a pas une qui ne soit marquée par un livre.
Mais puisqu'il ne faut en garder qu'un je te parlerai du Procès d'un certain Franz Kafka. Je ne vais pas t'assommer avec la vie du dit Kafka. Sache seulement qu'il est mort jeune, que sa vie ne lui a pas apporté beaucoup de satisfaction. Je pense qu'il s'est senti étranger au monde dans lequel il vivait, ne rencontrant dans son entourage et chez ses amis qu'une grande incompréhension.
Le Procès est un livre inachevé qui a, malgré tout, un dénouement. Kafka avait demandé que ses manuscrits soient détruits à sa mort et il s'est trouvé qu'un de ses amis, un certain Max Brod, a décidé de faire connaître au monde ces grandes oeuvres que son ami défunt avait laissé dans ses tiroirs et il a bien fait.
Le Procès raconte l'histoire d'un certain Joseph K. qui, un beau matin, voit deux hommes apparaître dans son appartement pour lui annoncer qu'il est arrêté et qu'il va être jugé. Joseph K. ne parvient pas à savoir pourquoi on veut le juger. Il reçoit bien une convocations du juge mais il ne sait ni où ni à quelle heure il doit s'y rendre et se perd dans le dédale du tribunal. On le laisse curieusement en liberté. Sa logeuse, son oncle, un avocat, tout le monde lui donne un avis sur cette étrange procédure qui finit par obséder Joseph et occuper tous les instants de sa vie. Un jour qu'il fait visiter la cathédrale à une client, un prêtre lui donne peut-être le bon conseil, celui qui lui aurait permis de survivre : il faudrait ignorer le procès, vivre comme s'il n'existait pas. Mais Joseph est rongé par le doute et la culpabilité. Un jour, deux individu viennent le chercher et l'exécutent à l'aide d'un couteau de boucher, ces dernières paroles seront "Comme un chien"
Drôle d'histoire n'est-ce pas? Joseph K. m'intéresse au plus haut point, parce que Joseph K., c'est moi, c'est l'homme d'aujourd'hui dont l'esprit s'occupe de choses sans importance, sans intérêt. Il a tellement besoin de satisfaire le jugement des autres, il se préoccupe tellement de son image, de ce que l'on pense de lui qu'il en oublie de vivre, de soigner son âme. Il en meurt d'ailleurs, "comme un chien". Il est, lucide, Joseph mais il est aussi prisonnier. Il aspire à l'essentiel mais il oublie de le vivre et sa vie n'aboutit finalement à rien, qu'à une mort sans rien qui le sauve. On a longtemps dit que ce roman parlait de l'absurdité de la vie mais ce n'est pas ça. Ce livre parle de l'absurdité des hommes qui ne savent pas vivre. Et c'est ça qui fait sa force. C'est une invitation à entrer dans la vie à rejeter la culpabilité et tout ce qui nous enferme. En utilisant le langage des rêves, Kafka a écrit l'un des romans les plus importants du XXe siècle.
Je t'ai parlé du Procès et j'ai oublié les livres de Saint-Exupéry ou d'Hermann Hesse qui parlent, eux aussi si bien de l'essentiel. Il fallait choisir, j'ai préféré Kafka parce qu'en plus d'être profond il est moderne et déconcertant et je crois que son empreinte sur le XXe siècle restera déterminante. Il ne te reste plus qu'à te perdre dans ce livre immense, à t'énerver à cause de ces situations auxquelles on ne comprend rien à comprendre qu'une grande oeuvre ne se livre pas comme ça qu'il faut la lire et la relire pour en apprivoiser et accepter les coups de griffes qu'elle te donne.
Je te mets en illustration la couverture de l'édition dans laquelle j'ai découvert ce livre. Les livres sont aussi des objets et ils me restent toujours en mémoire en tant qu'objet. Ce fond noir, ces lignes colorés, comme une sorte de forêt sur fond de néant sont pour moi indissociable du Procès.
Amicalement.

S.L.

jeudi 14 avril 2011

L'expression de l'hypothèse

1/ Définition

L'hypothèse est une supposition, c'est son sens étymologique. En faisant une hypothèse je construis un raisonnement imaginaire en deux temps : premier temps la supposition, deuxième temps, ses conséquences.
Si mes élèves de quatrième 6 parvenaient tous à rédiger un récit cohérent (premier temps), je n'aurais pas l'impression d'avoir perdu mon temps (deuxième temps).

2/ Expression

L'hypothèse se construit à l'aide de compléments circonstanciels de condition qui peuvent être:
- une proposition subodonnée introduite par : si, au cas où, à condition que, à supposer que, à moins que.
Le mode utilisé dans la subordonnée dépend du mot introducteur :
au cas où ==> conditionnel : Au cas où je serais absent, commencez sans moi!
à condition que ==> subjonctif : Je fais du soutien à condition que vous soyez nombreux.
si ==> indicatif : Si Camille avait une mauvaise note, les autres en auraient probablement une encore plus mauvaises.

- Un infinitif : Tu n'y arriveras pas sans t'entraîner un peu. (autres mots introducteurs : à condition de, à moins de...)

- Un GN introduit par : sans, en cas de, à moins de "Sans un peu de travail on n'a point de plaisir" (Florian)

- Un participe présent : En travaillant un peu, tu surmontrais tes diificultés










lundi 4 avril 2011

Saint-Denys Garneau, Regards et jeux dans l'espace

Avec Regard et jeux dans l'espace, Saint-Denys Garneau compose une oeuvre originale, rédigée dans une langue épurée, et qui met en oeuvre images et symboles élémentaires.
Le poème liminaire donnera une idée de l’efficacité avec laquelle Saint-Denys Garneau use du vers libre :
Je ne suis pas bien du tout assis sur cette chaise
Et mon pire malaise est un fauteuil où l’on reste
Immanquablement je m’endors et j’y meurs.

Mais laissez moi traverser le torrent sur les roches
Par bonds quitter cette chose pour celle là
Je trouve l’équilibre impondérable entre les deux
C’est là sans appui que je me repose.
Saint-Denys Garneau « C’est là sans appui », Regards et jeux dans l’espace.

Un tercet de mètres impairs (13/13/11) précède un quatrain aux mesures majoritairement paires (13/12/14/10), l’expression du malaise et du déséquilibre s’incarne dans l’utilisation des mesures impaires ; l’équilibre retrouvé, la vie, explosent dans les mesures paires aux rythmes croissants du quatrain. Le poème liminaire annonce par ailleurs les grands thèmes de l’œuvre : le malaise, lié à l’enfermement et à l’inertie, la vie associée au mouvement dans l’espace et au jeu. Le recueil explore cette dualité entre vie et non-vie, entre aspiration à l’épanouissement, au mouvement et poids du préjugé, des conventions culturelles.

La nature constitue, dans cette quête de liberté, l’adjuvant essentiel, une sorte de miroir de l’infini : « Ils [les yeux] sont conduits à la douce ondulation des cimes, et y demeurent balancés, en suspens. L’espace, l’illimité se trouve au-delà, mystérieusement caché et nous lance un appel indéfini, extrêmement captivant. »

Saint-Denys Garneau, Journal.

Elle procure aussi au poète un symbolisme simple, l’arbre lui fournit le modèle de l’esquisse et lui permet d’affirmer l’unité profonde de sa démarche artistique de peintre et de poète :

Est-il rien de meilleur pour vous chanter les champs
Et vous les arbres transparents
Les feuilles
Et pour ne pas cacher la moindre des lumières
Que l’aquarelle, cette claire
Claire tulle ce voile clair sur le papier.

Saint-Denys Garneau « L’aquarelle », Regards et jeux dans l’espace.

Conscient de sa propre misère, douloureusement hanté par la mort, il recherche dans l’épure la beauté qui permettrait d'échapper au néant :

Je suis une cage d’oiseau
Une cage d’os
Avec un oiseau

L’oiseau dans ma cage d’os
C’est la mort qui fait son nid…

Saint-Denys Garneau, « Cage d’oiseau », Regards et jeux dans l’espace.

Héritage d’un catholicisme qu’il ne reniera jamais, nostalgie du paradis perdu, c’est l’image de l’enfant qui vient incarner l’idéal tant recherché. L’enfant qui joue, c’est le poète qui crée, l’enfant opprimé dans son désir de danser, c’est la fantaisie brimée par la société. Le jeu, l’espace sont les symboles clés d’une poésie de la liberté qui élève la fragilité de son chant contre les rigueurs de la société. :

Mes enfants, vous dansez mal
Il faut dire qu’il est difficile de danser ici
Dans ce manque d’air
Ici sans espace qui est toute la danse

Saint-Denys Garneau, « Spectacle de la danse », Regards et jeux dans l’espace.

Incompris, mal jugé, le poète préférera le silence à la danse des mots qu’il avait si magnifiquement orchestrée. Son silence, sa mort prématurée en feront une icône à la manière de Rimbaud.

Saint-Denys Garneau

Saint-Denys-Garneau (1912-1943) est sans doute l'un des plus grands poètes québécois du XXe siècle. Né à Montréal, dans un milieu aisé, il s’attache très tôt au domaine familial et rural de Saint-Catherine de Fossembault, qui va constituer une source d’inspiration essentielle à sa poésie.
Il reçoit l’éducation austère des écoles catholiques d'alors et manifeste assez vite des dons pour la poésie et la peinture qu’il ira étudier en Europe. A partir de 1934, il participe à l’aventure de "La Relève" , revue culturelle qui cherchent à susciter la conscience d’une culture québécoise. Il fait paraître, en 1937, Regards et jeux dans l’espace, le seul recueil publié de son vivant. L’œuvre reçoit un accueil mitigé et fait l’objet d’une critique virulente de Claude-Henri Crignon qui pousse le poète à la retirer des librairies.
Saint-Denys Garneau s’enferme alors peu à peu dans le silence, il mène une existence recluse dans le domaine de Saint-Catherine, poursuit son œuvre poétique jusqu’en 1938 mais ne publie rien. Il rédige un journal intime qui révèle les tourments d’une âme en quête d’absolu mais le journal s’interrompt en 1939, ses dernières lettres datent de 1941. Il trouve la mort, en 1943, lors d’une promenade en canot dans des circonstances mystérieuses. Ses poésies posthumes furent recueillies en un recueil intitulé Les solitudes et confirment l’immense talent du poète, son journal, publié en 1954 révèle une personnalité inquiète, assaillie par le doute et la culpabilité mais aussi lumineuse, éprise et de liberté et d’infini.