mardi 24 novembre 2009

La rime, ce qu'il faut savoir

I. Définition

La rime est, à la fin des vers, un phénomène d’écho. Une syllabe vocalique, au minimum une voyelle, se répondent d’un vers à l’autre.

II Qualité de la rime

La qualité de la rime est établie selon le nombre de phonèmes (sons) communs placés en finale des vers considérés. La rime est ainsi qualifiée de riche, pauvre ou suffisante :

Tu m'as pris jeune, simple et beau,
Joyeux de l'aurore nouvelle ;
Mais tu m'as montré le tombeau
Et tu m'as mangé la cervelle.

Tu fleurais les meilleurs jasmins,
Les roses jalousaient ta joue ;
Avec tes deux petites mains
Tu m'as tout inondé de boue.

Cros, « Caresse », Le Coffret de santal.

La rime « nouvelle »/« cervelle », constitue une rime riche, avec trois sons communs : v - è - l
La rime "et beau" / "tombeau" est suffisante constituée de deux sons communs : b - o .
Quant à la rime boue / joue, elle sera considérée comme une rime pauvre puisqu’elle n’est fondée que sur un son commun : ou .

Alors que Du Bellay préconisait l’emploi de la rime riche, la rime tendra à disparaître avec l’apparition du vers libre, se maintenant occasionnellement ou se réduisant à une simple assonance :

O mon amour, il n’est rien que nous aimons
Qui ne fuie comme l’ombre
Shéhadé, II, VIII, Les poésies.

Le son "on" est la voyelle finale des deux vers mais, dans le second, les sons "b" et "r"empêchent la réalisation d'une rime.

III. Genre

Le genre de la rime est déterminé par la présence d’un e « muet » ou caduc. Elle est masculine lorsque son dernier phonème n’est pas un e « muet », elle est féminine lorsqu’elle s’achève sur ce même e « muet ». Ainsi, les rimes (empruntées à Marceline Desborde-Valmore) « couvent / vent », « timide / humide » sont-elles respectivement masculines et féminine.
La présence du e « muet » compte, jusqu’au XIXe siècle, pour les mots féminins : la rime « abolie » / « mélancolie », par exemple, dans « El Desdichado » de Nerval est une rime féminine. Les marques du pluriel n’empêchent pas la rime féminine, « Moines » et « Chanoines » font une rime féminine dans le « Conseil tenu par des rats » de La Fontaine.
L’alternance rime féminine, masculine s’impose très tôt comme règle de versification, dès le XVe siècle.

IV. Disposition

Le respect de cette dernière règle impose trois types de dispositions :
Les rimes peuvent être suivies ou plates :

C'est une nuit d'été ; nuit dont les vastes ailes
Font jaillir dans l'azur des milliers d'étincelles ;
Qui, ravivant le ciel comme un miroir terni,
Permet à l'œil charmé d'en sonder l'infini ;
Lamartine, « L’Infini dans les cieux », Harmonies poétiques et religieuses.

Les rimes se suivent selon la disposition d’un schéma aabb.

La rime est croisée lorsqu’elle s’inscrit dans un schéma de type abab :

Calmes dans le demi-jour
Que les branches hautes font,
Pénétrons bien notre amour
De ce silence profond.
Verlaine, « En sourdine », Fêtes galantes.

La disposition abba correspond à la rime dite embrassée :

J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques
Baudelaire, « La vie antérieure », Les Fleurs du mal.


Ces schémas de bases peuvent être combinés entre eux, notamment dans les strophes impaires qui induisent une rime « redoublée » :

Pourquoi cette parole amère ?
Pourquoi ces pleurs dans vos adieux ?
La fille imite enfin sa mère ;
Mais l'amitié reste sincère,
Bien qu'elle ait dû baisser les yeux.
Sully Prudhomme, « Les Jeunes filles », Stances et poèmes.

Ainsi, la rime en [ɛR] (èr) est redoublée et la strophe s’inscrit dans une disposition de type abaab.

V. Effets de sens

Il arrive par ailleurs que les mots à la rime participent d’une même signification, on peut alors qualifier la rime de rime sémantique :

Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l'espace !
Anna de Noailles, « La Vie profonde », Le Cœur innombrable
.

Les noms « pleurs » et « douleur » à la rime se rejoignent dans une évocation en écho de la souffrance ; accentuant l’expression de cette idée paradoxale qui consiste à « goûter » aussi bien la peine que les joies.
A l’inverse les mots à la rime peuvent s’opposer, la présence à la rime renforce alors l’expression de l’antithèse ; on parle alors de rime antisémantique :

Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.
Ronsard, « Mignonne, allons voir… », Odes.

La juxtaposition, en lecture verticale des antonymes « jeunesse » et « vieillesse » accentue l’opposition et manifeste de façon saisissante l’idée ressassée tout au long du poème selon laquelle le temps conduit à un déclin inéluctable.

Cette page et la précédente (le mesure) sont en grande partie extraites de mon livre, Poésie, rhétorique, registres, courants littéraires et poésie francophones, Ellipses, 2009

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