samedi 15 janvier 2011

Le poème en prose (2) un poème hyper structuré

Il était nuit. Ce furent d'abord, - ainsi j'ai vu, ainsi je raconte, - une abbaye aux murailles lézardées par la lune, - une forêt percée de sentiers tortueux, - et le Morimont (*) grouillant de capes et de chapeaux.

Ce furent ensuite, - ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte, - le glas funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une cellule, - des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait chaque fleur le long d'une ramée, - et les prières bourdonnantes des pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.

Ce furent enfin, - ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte, - un moine qui expirait couché dans la cendre des agonisants, - une jeune fille qui se débattait pendue aux branches d'un chêne, - et moi que le bourreau liait échevelé sur les rayons de la roue.

Dom Augustin, le prieur défunt, aura, en habit de cordelier, les honneurs de la chapelle ardente; et Marguerite, que son amant a tuée, sera ensevelie dans sa blanche robe d'innocence, entre quatre cierges de cire.

Mais moi, la barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée comme un verre, les torches des pénitents noirs s'étaient éteintes sous des torrents de pluie, la foule s'était écoulée avec les ruisseaux débordés et rapides, - et je poursuivais d'autres songes vers le réveil.

Aloysius Bertrand, « Un rêve », Gaspard de la nuit.

Le poème de Bertrand est divisé en strophes qui sont autant d’unités de sens. Les trois premières strophes ont un même thème : des décors sont évoqués par le biais d’un sens privilégié dans les strophes 1 et 2 (la vue puis l’ouie). La troisième strophe est centrée sur le thème de l’agonie, trois agonies se déroulent simultanément dans les lieux esquissés précédemment.
La strophe obéit à un autre principe structurant : l’anaphore : « ce furent », « ainsi je… ainsi je…».
Les strophes 3 et 4, quant à elles, reprennent en les dénouant les thèmes exposés au début du poème. Elles se distinguent par des des changement dans l'énonciation (passage des temps du passé au futur) qui orientent le récit vers son dénouement.

L’organisation du poème repose donc sur une opposition entre simultanéité (strophes 1 à 3) et chronologie (strophes 4 et 5) mais aussi entre l'indétermination et la singularité : par ce mouvement, le texte permet une identification progressive des personnages de la scène et de leur devenir.


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