lundi 5 décembre 2011

Un exemple de choix de texte

Le chapitre 1 a été l’occasion d’une longue exposition qui a permis de présenter les trois principaux protagonistes du roman, Lord Henry noble esthète et cynique, Basil Hallward, peintre d’un certain renom dont le talent est transcendé par la figure d’un jeune modèle, Dorian Gray, qui fera son apparition au chapitre suivant. Ces deux premiers chapitres, avant tout constitués de dialogues, semblent fonctionner selon les principes de l’esthétique théâtrale, Dorian Gray dont il a été question tout au long du chapitre 1 et dont le portrait fournit un élément de décor essentiel fait son apparition pour une ultime séance de pose qui conduira à la finition du portrait en cours. La scène retenue évoque donc ce moment où Basil Hallward, ayant enfin achevé son œuvre, la soumet au regard critique de ses amis.

Le texte :

À cette pensée, une lame le transperça, une main de glace se posa sur son coeur.
- Vous n'aimez pas ce portrait? s'enquit Hallward, un peu piqué du silence de son modèle.Sans répondre, Dorian vint se camper devant le chevalet. Au vu de son portrait, une lueur de joie lui passa dans les yeux, comme s'il se découvrait lui-même pour la première fois. L'évidence de sa beauté l'envahit comme une révélation. Mais lord Henry Wotton, avec son étrange pané­gyrique de la jeunesse, et le terrible rappel de sa brièveté, avait foudroyé Dorian Gray. Oui, vien­drait le jour où son visage se flétrirait, où ses yeux se délaveraient, où sa face s'écroulerait. Oui, il deviendrait horrible, hideux, grotesque.

- Il l'aime, soyez-en sûr, dit lord Henry. Cette toile est l'une des plus belles pièces de l'art contemporain. Votre prix sera le mien. Il faut que j e l'aie.
- Elle ne m'appartient pas, Harry.
- À qui appartient-elle?
- À Dorian, bien sûr, répondit le peintre.
- Heureux garçon!
- Quelle tristesse! murmurait Dorian, les yeux toujours rivés à son portrait. Quelle tristesse! Un jour, je serai vieux, horrible, repoussant, tandis que ce portrait n'aura pas pris une ride. Ah! si cela pouvait être l'inverse. Si je pouvais rester jeune, et qu'il vieillisse à ma place ! Pour ce miracle, je vendrais mon âme !
- Voilà un arrangement qui ne vous convien­drait guère, Basil, persifla lord Henry.
- Je m'y opposerais, en effet, dit le peintre. Dorian Gray se tourna vers lui:
- Basil, vous préférez votre art à vos amis.
L'irritation gagnait l'adolescent, le sang lui montait aux joues. Hallward pâlit et lui prit la main:
- Ne parlez pas ainsi, Dorian! Vous n'allez tout de même pas jalouser un objet.
- Je jalouse toute beauté qui ne meurt pas. Je jalouse mon portrait. Pourquoi garderait-il ce que, moi, je dois perdre? Pourquoi l'avez-vous peint, Basil? Un jour, il me narguera, il me narguera horriblement!

Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray, Classiques abrégés, L'Ecole des loisirs.


Les centres d'intérêt du texte

Ce dialogue entre les trois amis introduit de façon anodine le thème fantastique du tableau qui ne vieillira pas. La scène est un "remake", si l'on veut du pacte de Faust avec le diable. Le tableau, parce qu'il est beau représente l'âme de Dorian Gray. Lord Henry (image mondaine de Satan) veut cette âme "votre prix sera le mien". Mais si le marché semble échouer, il reçoit malgré tout l'assentiment de Dorian Gray, au désespoir et qui "jalouse toute beauté qui ne meurt". Ce texte fait aussi de la beauté et de l'esthétique la valeur suprême : dans l'univers décadent, elle est au-dessus de la morale. "Un livre n'est pas moral ou immoral, écrit Oscar Wilde en introdution, il est bien ou mal écrit, c'est tout."

Un exemple de notice biographique


Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde
1/ Oscar Wilde
Provocateur et irrévérencieux, talentueux et dilettante, il semble qu’Oscar Wilde n’ait laissé, aucun de ses contemporains indifférents. D’abord adulé pour son sens de la répartie en société et la force caustique de son verbe il finit, honni de tous dans une ville étrangère où vraisemblablement il s’est laissé mourir dans une quasi indifférence générale.
D’origine irlandaise, Oscar Wilde est né à Dublin en 1854, il est le fils d’un médecin réputé et d’une mère passionnée par les arts. étudiant au Trinity College il poursuit ses études à Oxford. Ses études achevées, il voyage en Europe, s’arrête à paris où il rencontre Hugo, Daudet, Degas, Moreau. Ses deux premières pièces ne rencontrent qu’un succès mitigé, il devient journaliste et critique d’art, se marie en 1884 (il aura deux fils). Le Portrait de Dorian Gray est publie en 1890 et fait sensation l’année suivante, remanié et précédé d’une préface. Sa pièce, Salomé, écrite en français est interdite à Londres, elle sera reprise à Paris. Il connait alors un succès grandissante au théâtre avec des comédie brillantes.
Condamnée en 1895 pour actes indécents (homosexualité), il passe deux ans en prison et en ressort brisé et déshonnoré. Il s’exile en France et meurt à paris en 1909.
Sources :
- « Biographie d’Oscar Wilde » in Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray, « Classiques abrégés», L’école des loisirs, 2009.
- "Oscar Wilde" in Annick Dussaussoy & Guy Fontaine, Lettres européennes, Hachette, 1992.

Réaliser une anthologie pour présenter un roman du XIXe

1/ Présenter brièvement l'auteur.
Pour ce travail, consulter une source papier et une source internet que vous spécifierez à la fin de votre texte.

2/ Sélectionner trois à quatre textes que vous ferez figurer dans votre devoir.
Pour chaque texte :
Penser à le situer par un avant texte et éventuellement à le caractériser.
Puis préciser quels sont les centres d'intérêt du texte, de manière à expliquer les motivations de votre choix.

3/ Conclure :
- Qu'est-ce qui fait la littérarité du roman (en quoi le roman est il littéraire).
- Ouvrir : en quoi est-il représentatif d'un courant? Novateur? S'agit-il d'une étape importante dans l'évolution de son auteur? ...

samedi 1 octobre 2011

La maison de Lord Evandale

Grosses ambitions en début d'année : on imite Théophile Gautier, comment faire deviner la personnalité d'un personnage en évoquant sa demeure ?

Rédiger la description de la demeure de Lord Evandale, faites en sorte qu'elle révèle le personnage. Utilisez au moins une comparaison. (110 mots).

Lord Evandale habitait une des plus riches maisons du quartier West-End à Londres. La demeure était magnifiquement vêtue d'un manteau de vigne vierge, les fleurs poussaient aux quatre coins du jardin et un salon d'extérieur était planté au milieu de toutes ces fleurs. La porte d'entrée avait été récemment repeinte de couleur blanche. A l'intérieur, tous les meubles étaient recouverts de peintures, et richement garnis.

Chaque pièce de cette immense maison évoquait la richesse du propriétaire. Tous les lustres étaient couverts d'or et des diamants, c'était magnifique. Qui aurait pu croire voir un jour une aussi belle demeure. Aucun endroit n'était vide car les tableaux des grands maîtres remplissaient l'espace.

Joséphine, 4e 4.

samedi 24 septembre 2011

La question sur corpus

1/ Structure de la réponse
La question sur corpus n’appelle pas un travail formel particulier.
Il est bon néanmoins de reformuler la question ou la problématique dans un premier paragraphe puis de rédiger se réponse en conservant à l’esprit l’idée que le paragraphe constitue une unité structurante.
Chacun de vos paragraphes développera un argument étayé d’un ou plusieurs exemple(s). Une reformulation, une citation, une analyse à propos d’un aspect particulier des textes évoqués constitueront ces exemples.
Il n’est pas interdit d’évoquer les textes du corpus successivement, à condition, bien évidemment que votre développement tienne compte de la question.
Un développement qui privilégierait des axes de comparaisons comme fondements de ses paragraphes sera néanmoins valorisé par les correcteurs.
2/ Travail préparatoire
Lire avec attention les textes, et s’assurer que la question a bien été comprise.
Prévoir la ph(r)ase d’introduction pour montrer que la question a été prise en compte et ordonner les arguments qui vont être développés, privilégier, autant que faire se peut, les éléments de comparaison.
Ne traiter les documents de manière successive que si la question l’autorise.

mardi 20 septembre 2011

Fumée de Théophile Gautier


Là-bas, sous les arbres s’abrite
Une chaumière au dos bossu;
Le toit penche, le mur s’effrite,
Le seuil de la porte est moussu.

La fenêtre, un volet la bouche;
Mais du taudis, comme au temps froid
La tiède haleine d’une bouche,
La respiration se voit.

Un tire-bouchon de fumée,
Tournant son mince filet bleu,
De l’âme en ce bouge enfermée
Porte des nouvelles à Dieu.

Emaux et Camées, 1851.

mardi 17 mai 2011

Expression

La correspondance ci dessous sert de modèle à notre exercice. L'échange ci dessous a réellement eu lieu : Hergé ayant finit par dessiner son correspondant dans l'avant dernière vignette de Vol 747 pour Sydney.
L'exercice : vous écrivez à une célébrité pour solliciter une faveur.
Suivre si possible la démarche de jean T. qui explique d'abord son intérêt pour l'oeuvre d'Hergé puis effectue sa demande.

Bordeaux, le 23 octobre 1962

Cher Monsieur Hergé,

Il y a douze ans, pour mon septième anniversaire, je recevais « L’Étoile mystérieuse ». Depuis ce temps là, la passion de l'Astronomie n'a fait que croître en moi, et c'est le métier auquel, vraisemblablement je me destinerai plus tard.
C'est avec cet Album que je suis entré dans le monde prestigieux, fantastique, merveilleux de Tintin. Haddok, Tournesol, les Dupondt sont devenus plus que des images. Ce sont de véritables amis, des personnages avec lesquels je discute, j'entretiens d'intimes relations. Je les retrouve en moi comme je me retrouve en eux.
À force, même, il me semble que vous devez en être comme dépossédés. Vos personnages ont une vie propre. Ils agissent selon leurs caractères. leurs penchants. J'aurais hurlé si, par exemple, le Capitaine s'était épris de Bianca.
Ils ont atteint une telle réalité qu'ils sont en tant que tels et non plus par vous, mais — et c'est là le merveilleux — grâce à vous. [...]
Je voudrais vous demander une faveur. Certes, j'en sens la présomption mais ce serait si formidable... Dans votre prochaine histoire, ne pourriez vous pas représenter un personnage quelconque, muet ou — quel bonheur — serrant la main ou parlant au Capitaine, et qui soit moi ?
Je me permets de vous envoyer quelques photos... Oh ! je vous en prie ! Acceptez. Ne me refusez pas cette immense joie ! Ce serait si extraordinaire... Je vivrais encore plus intensément dans ce monde inaccessible au vulgaire, au mal... Je vous en supplie, Monsieur Hergé, acceptez.
Vous trouverez cela stupide, trop romantique peut être, mais si vous saviez ce que cela représenterait pour moi...J'ai beaucoup de confiance et d'espoir. S'il vous plaît, envoyez moi deux lignes qui me disent que vous ne me refusez pas...
Encore merci... Je vous prie d'accepter toute ma gratitude.
Je suis votre serviteur dévoué.
Jean T

Le 6 novembre 1962
Cher ami,

Le souhait assez inattendu qu'exprime votre gentille lettre ne m'a paru ni « stupide » ni « trop romantique »...Tout de même, en passant, je vous demande de songer à la situation où se trouverait le pauvre dessinateur, si la même idée devait venir à quelques centaines de fervents « tintinistes » ou « haddockiens » ! Heureusement pour vous (et heureusement pour moi), le vœu de figurer dans un de mes albums n'est pas du tout courant. D'autres que vous, sans doute, seraient enchantés de serrer la main du capitaine, mais ils n'ont pas assez de spontanéité, de simplicité et d'enthousiasme pour solliciter une « faveur » de ce genre.
J'ai l'intention de vous l'accorder, lorsque l'occasion s'en présentera. Mais il y a à cela deux conditions : d'abord, que vous sachiez attendre (un an, deux ans, peut-être davantage) sans jamais manifester d'impatience ; ensuite, que ceci soit dès à présent et reste toujours un secret entre vous et moi. Puis-je compter que vous acceptez ces conditions-là ?
Pour le reste, ce que vous me dites de votre amitié pour mes personnages m'a évidemment fait plaisir Je vous en remercie. Et je vous assure, cher ami, de ma sympathie.

Hergé.

Hergé, Correpondance, Duculot, 1989.

vendredi 13 mai 2011

Exercice d'expression, une première page de roman


Vous vous rappelez l'ouverture d'Enid : Enid dans le car offusquée par un Gulliver Doniphon qui lui affirme tranquillement que deux de ses soeurs sont bonnes à mettre à la poubelle!
Voici les ouvertures des trois autres romans de la saga :

TEXTE 1
Petit bout du journal d'Hortense
(un mercredi en novembre
Être fille unique, j'aurais adoré. Puis je me rends compte que ça signifie cette chose affreuse: je me serais retrouvée orpheline à la mort de maman et papa, et alors j'ai un frisson.Pourtant c'est difficile d'être 1 parmi 5, une dans la multitude. J'ai du mal à le supporter des fois. Par exemple ce matin au petit déjeuner...

Ce matin-là au petit déjeuner, Bettina s'écria :
- Vous savez quoi ?
Enid, Hortense et Charlie attendirent en silence. Bettina allait leur donner la réponse dans dix secondes. Pourquoi se fatiguer. Seule Geneviève lui répondit :< - Tu vas nous le dire. C'était bien Geneviève. On lui parlait, elle répondait.
Malika Ferdjoukh, Quatre sœurs, t. 2, Hortense, l’école des loisirs, 2005.

TEXTE 2
Parfois Bettina pensait que si elle n'avait pas eu de sœur, elle ne s'en serait pas portée plus mal. Elle eût préféré l'équivalent en frères. Ou mieux : une jumelle. Deux elle-même. Elle se le disait souvent au printemps parce que c'est une période particulièrement éprouvante dans la vie d'une fille qui a quatre sœurs.Le printemps s'annonçait toujours par les allergies primeurs d'Enid. Et par l'absence de Basile, le fiancé de Charlie qui passait dix jours chez son frère viticulteur à Orange.On savait enfin qu'il (le printemps) arrivait quand Charlie leur aînée, faisait irruption dans le salon et qu'au lieu de beugler : « Décidément ça ressemble à l'estomac d'une chèvre, ici ! », elle demandait : - Mes genoux, vous en pensez quoi ?
Malika Ferdjoukh, Quatre sœurs, t. 3, Bettina, l’école des loisirs, 2005.

TEXTE 3
Geneviève adorait avoir des sœurs. Parfois elle en aurait aimé trois ou quatre de plus. Excepté les jours de lessive. Les jours de lessive, l'été. Comme aujourd'hui. Elle avait passé la matinée à courir par toute la maison pour collecter un quintal de jeans sales, de chaussettes seules, jupes, tee-shirts, slips, soutiens-gorge, sans parler des draps, des taies, des torchons ; et des lubies.Par exemple, un jour, Charlie avait décidé que les serviettes de table, ça ne servait à rien qu'à grossir le tas de linge crade, à user inutilement la lessive, à encombrer le fil. Exit donc les serviettes. Seulement, comme personne n'avait envie de se lever au milieu du repas pour aller se savonner à l'évier, les pantalons étaient devenus essuie-doigts. Le pire étant les jours pizza. Les jours pizza, cinq jeans partaient d'un coup dans le panier à linge.
Malika Ferdjoukh, Quatre sœurs, t. 4, Geneviève, l’école des loisirs, 2005.

Rédigez une courte scène (environ 150 mots) à la troisième personne, pour initier un roman dont le titre serait Charlie, vous adopterez évidemment le point de vue de Charlie.


Ill. Enid, BD adaptée de notre roman par C. Baur et M. Ferdjoukh.

mercredi 11 mai 2011

Evaluation de grammaire (le corrigé)

1/ Identifiez les figures de style utilisées dans les énoncés suivant.
a. Antithèse : « On nous maudit » « nous bénissons ».
b. Oxymore : l’adjectif « délicieux » s’oppose au nom dont il est l’épithète (« mal »).

2/ Remplacez les subordonnées circonstancielles d'opposition par un GN CC d'opposition.

a. Le regard de Bessie, malgré son expression de respect, n’exprimait en rien l’admiration.
b. Je cachai mes mains dans mon manchon de façon à ne pas sentir le froid, malgré sa vivacité,
c. Malgré la tristesse de cette pièce, je n’y étais pas malheureuse.

3/ Remplacez les subordonnées circonstancielles de condition par un autre moyen d'exprimer la condition - celui spécifié entre parentèses.
a. Sans un bon niveau en maths, il est inutile de se présenter au concours. (GN)
b. M’étant mieux préparé l'oral, j'aurais été reçu. (participe présent)
c. A moins d’en être empêchés par une tempête, nous prendrons la mer. (infinitif)

4/ Quelle est la nature des COD, dans les phrases suivantes?

a. s’élever dans mon cœur : subordonnée infinitive.
b. qu’il allait l’épouser pour des raisons de famille : subordonnée conjonctive.
c si ce n’était pas un rayon de la lune pénétrant à travers les jalousies : subordonnée interrogative.

5/ Quelle est la fonction des subordonnées conjonctives en bleu dans les phrases suivantes ?
a. si je l’étais, : CC de condition de « aurais dit » que je ne vous aime pas. : COD de « déclare »
b. Quoique le rang et la fortune nous séparent, : CC d’opposition de « ai »
c. à condition que vous soyez docile et soumise : CC de condition de « recouvrerez »

6/ Rédigez un court texte dans lequel vous opposerez deux activité, l'une que vous aimez pratiquer et l'autre que vous détestez. Vous utiliserez deux antithèses (2 pts) et une subordonnée conjonctive COD (1 pt). (Cohérence du texte : 2 pts)

Qu’apporte le fait de courir en culotte courte après une baballe ? Je me le suis toujours demandé. Et il y a tout ce folklore, ces joueurs qui s’amoncellent les uns sur les autres lorsqu’ils ont marqué un but ! Quelle dignité ! A ce spectacle dégradant, j’opposerais la solitude du karateka qui effectue de façon parfaite un kata millénaire. Son geste est fluide, harmonieux, il a appris quelque chose quand le foot-baller s’est contenté de jouer. Je crois qu’entre les deux « la différence est belle », pour paraphraser Florian.

jeudi 5 mai 2011

Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier

On fête cette année le bicentenaire de la naissance de Théophile Gautier, c'est donc l'occasion d'un certain nombre de rééditions, romans et nouvelles du maître, de manifestations et de publications sur l'auteur. L'école des loisirs participe à ce mouvement en proposant une édition abrégée de Mademoiselle de Maupin. On ne peut que saluer l'audace de l'éditeur, ce roman de Gautier ayant toujours été entaché d'un parfum de scandale.
Une grande liberté formelle préside à l'organisation d'un roman qui se veut épistolaire épistolaire, sans s'astreindre néanmoins aux impératifs du genre, les lettres sont en réalité de longues confessions qui autorisent toutes sortes de digressions.
Les premières lettres risquent de paraître bien longues au collégien d'aujourd'hui qui ne percevra sans doute pas l'ironie du romancier. D'Albert, auteur et héros de ces lettres, cherche l'amour, le trouve s'en fatigue et le retrouve.
La deuxième partie plus rythmée donne la parole à mademoiselle de Maupin qui, déguisée en homme, suscite l'amour chez les deux sexes avant de disparaître. Le roman qui prend alors des allures de roman d'aventures ou de cape et d'épée et s'enveloppe d'une tonalité coquine suscitera certainement l'intérêt et pourra même étonner par la liberté de ton qui s'y affirme. Excellente idée donc que cette édition abrégée de Mademoiselle de Maupin, dont la lecture conviendra toutefois mieux aux lycéens.
La fameuse préface qui dénonce l'ordre bourgeois et annonce l'engagement futur de Gautier dans une défense de "l'art pour l'art" constitue pour les lycéens un excellent angle d'attaque pour aborder les problématiques littéraires des programmes de seconde et première.

Le site Théophile Gautier : http://www.theophilegautier.fr/

vendredi 22 avril 2011

Un livre qui fait réfélchir

Chère Z. ou cher élève,

Tu me demandes de te dire quel est le livre qui a le plus compté pour moi et j'ai beau me poser la question, je n'en vois pas un, mais des dizaines... Si je devais te dire quel est le livre qui m'a conduit a devenir professeur de français je te parlerais sans doute d'Hamlet que j'ai lu en quatrième et qui m'a fait comprendre à quel point l'expression dépasse la simple parole ou d'un conte d'Hofmann, la Nuit de la Saint-Sylvestre qui, alors que j'étais en seconde me faisait ressentir à quel point un texte littéraire condense les significations. Et je pourrais t'énumérer toutes les étapes de ma vie, je crois q'il n'y en a pas une qui ne soit marquée par un livre.
Mais puisqu'il ne faut en garder qu'un je te parlerai du Procès d'un certain Franz Kafka. Je ne vais pas t'assommer avec la vie du dit Kafka. Sache seulement qu'il est mort jeune, que sa vie ne lui a pas apporté beaucoup de satisfaction. Je pense qu'il s'est senti étranger au monde dans lequel il vivait, ne rencontrant dans son entourage et chez ses amis qu'une grande incompréhension.
Le Procès est un livre inachevé qui a, malgré tout, un dénouement. Kafka avait demandé que ses manuscrits soient détruits à sa mort et il s'est trouvé qu'un de ses amis, un certain Max Brod, a décidé de faire connaître au monde ces grandes oeuvres que son ami défunt avait laissé dans ses tiroirs et il a bien fait.
Le Procès raconte l'histoire d'un certain Joseph K. qui, un beau matin, voit deux hommes apparaître dans son appartement pour lui annoncer qu'il est arrêté et qu'il va être jugé. Joseph K. ne parvient pas à savoir pourquoi on veut le juger. Il reçoit bien une convocations du juge mais il ne sait ni où ni à quelle heure il doit s'y rendre et se perd dans le dédale du tribunal. On le laisse curieusement en liberté. Sa logeuse, son oncle, un avocat, tout le monde lui donne un avis sur cette étrange procédure qui finit par obséder Joseph et occuper tous les instants de sa vie. Un jour qu'il fait visiter la cathédrale à une client, un prêtre lui donne peut-être le bon conseil, celui qui lui aurait permis de survivre : il faudrait ignorer le procès, vivre comme s'il n'existait pas. Mais Joseph est rongé par le doute et la culpabilité. Un jour, deux individu viennent le chercher et l'exécutent à l'aide d'un couteau de boucher, ces dernières paroles seront "Comme un chien"
Drôle d'histoire n'est-ce pas? Joseph K. m'intéresse au plus haut point, parce que Joseph K., c'est moi, c'est l'homme d'aujourd'hui dont l'esprit s'occupe de choses sans importance, sans intérêt. Il a tellement besoin de satisfaire le jugement des autres, il se préoccupe tellement de son image, de ce que l'on pense de lui qu'il en oublie de vivre, de soigner son âme. Il en meurt d'ailleurs, "comme un chien". Il est, lucide, Joseph mais il est aussi prisonnier. Il aspire à l'essentiel mais il oublie de le vivre et sa vie n'aboutit finalement à rien, qu'à une mort sans rien qui le sauve. On a longtemps dit que ce roman parlait de l'absurdité de la vie mais ce n'est pas ça. Ce livre parle de l'absurdité des hommes qui ne savent pas vivre. Et c'est ça qui fait sa force. C'est une invitation à entrer dans la vie à rejeter la culpabilité et tout ce qui nous enferme. En utilisant le langage des rêves, Kafka a écrit l'un des romans les plus importants du XXe siècle.
Je t'ai parlé du Procès et j'ai oublié les livres de Saint-Exupéry ou d'Hermann Hesse qui parlent, eux aussi si bien de l'essentiel. Il fallait choisir, j'ai préféré Kafka parce qu'en plus d'être profond il est moderne et déconcertant et je crois que son empreinte sur le XXe siècle restera déterminante. Il ne te reste plus qu'à te perdre dans ce livre immense, à t'énerver à cause de ces situations auxquelles on ne comprend rien à comprendre qu'une grande oeuvre ne se livre pas comme ça qu'il faut la lire et la relire pour en apprivoiser et accepter les coups de griffes qu'elle te donne.
Je te mets en illustration la couverture de l'édition dans laquelle j'ai découvert ce livre. Les livres sont aussi des objets et ils me restent toujours en mémoire en tant qu'objet. Ce fond noir, ces lignes colorés, comme une sorte de forêt sur fond de néant sont pour moi indissociable du Procès.
Amicalement.

S.L.

jeudi 14 avril 2011

L'expression de l'hypothèse

1/ Définition

L'hypothèse est une supposition, c'est son sens étymologique. En faisant une hypothèse je construis un raisonnement imaginaire en deux temps : premier temps la supposition, deuxième temps, ses conséquences.
Si mes élèves de quatrième 6 parvenaient tous à rédiger un récit cohérent (premier temps), je n'aurais pas l'impression d'avoir perdu mon temps (deuxième temps).

2/ Expression

L'hypothèse se construit à l'aide de compléments circonstanciels de condition qui peuvent être:
- une proposition subodonnée introduite par : si, au cas où, à condition que, à supposer que, à moins que.
Le mode utilisé dans la subordonnée dépend du mot introducteur :
au cas où ==> conditionnel : Au cas où je serais absent, commencez sans moi!
à condition que ==> subjonctif : Je fais du soutien à condition que vous soyez nombreux.
si ==> indicatif : Si Camille avait une mauvaise note, les autres en auraient probablement une encore plus mauvaises.

- Un infinitif : Tu n'y arriveras pas sans t'entraîner un peu. (autres mots introducteurs : à condition de, à moins de...)

- Un GN introduit par : sans, en cas de, à moins de "Sans un peu de travail on n'a point de plaisir" (Florian)

- Un participe présent : En travaillant un peu, tu surmontrais tes diificultés










lundi 4 avril 2011

Saint-Denys Garneau, Regards et jeux dans l'espace

Avec Regard et jeux dans l'espace, Saint-Denys Garneau compose une oeuvre originale, rédigée dans une langue épurée, et qui met en oeuvre images et symboles élémentaires.
Le poème liminaire donnera une idée de l’efficacité avec laquelle Saint-Denys Garneau use du vers libre :
Je ne suis pas bien du tout assis sur cette chaise
Et mon pire malaise est un fauteuil où l’on reste
Immanquablement je m’endors et j’y meurs.

Mais laissez moi traverser le torrent sur les roches
Par bonds quitter cette chose pour celle là
Je trouve l’équilibre impondérable entre les deux
C’est là sans appui que je me repose.
Saint-Denys Garneau « C’est là sans appui », Regards et jeux dans l’espace.

Un tercet de mètres impairs (13/13/11) précède un quatrain aux mesures majoritairement paires (13/12/14/10), l’expression du malaise et du déséquilibre s’incarne dans l’utilisation des mesures impaires ; l’équilibre retrouvé, la vie, explosent dans les mesures paires aux rythmes croissants du quatrain. Le poème liminaire annonce par ailleurs les grands thèmes de l’œuvre : le malaise, lié à l’enfermement et à l’inertie, la vie associée au mouvement dans l’espace et au jeu. Le recueil explore cette dualité entre vie et non-vie, entre aspiration à l’épanouissement, au mouvement et poids du préjugé, des conventions culturelles.

La nature constitue, dans cette quête de liberté, l’adjuvant essentiel, une sorte de miroir de l’infini : « Ils [les yeux] sont conduits à la douce ondulation des cimes, et y demeurent balancés, en suspens. L’espace, l’illimité se trouve au-delà, mystérieusement caché et nous lance un appel indéfini, extrêmement captivant. »

Saint-Denys Garneau, Journal.

Elle procure aussi au poète un symbolisme simple, l’arbre lui fournit le modèle de l’esquisse et lui permet d’affirmer l’unité profonde de sa démarche artistique de peintre et de poète :

Est-il rien de meilleur pour vous chanter les champs
Et vous les arbres transparents
Les feuilles
Et pour ne pas cacher la moindre des lumières
Que l’aquarelle, cette claire
Claire tulle ce voile clair sur le papier.

Saint-Denys Garneau « L’aquarelle », Regards et jeux dans l’espace.

Conscient de sa propre misère, douloureusement hanté par la mort, il recherche dans l’épure la beauté qui permettrait d'échapper au néant :

Je suis une cage d’oiseau
Une cage d’os
Avec un oiseau

L’oiseau dans ma cage d’os
C’est la mort qui fait son nid…

Saint-Denys Garneau, « Cage d’oiseau », Regards et jeux dans l’espace.

Héritage d’un catholicisme qu’il ne reniera jamais, nostalgie du paradis perdu, c’est l’image de l’enfant qui vient incarner l’idéal tant recherché. L’enfant qui joue, c’est le poète qui crée, l’enfant opprimé dans son désir de danser, c’est la fantaisie brimée par la société. Le jeu, l’espace sont les symboles clés d’une poésie de la liberté qui élève la fragilité de son chant contre les rigueurs de la société. :

Mes enfants, vous dansez mal
Il faut dire qu’il est difficile de danser ici
Dans ce manque d’air
Ici sans espace qui est toute la danse

Saint-Denys Garneau, « Spectacle de la danse », Regards et jeux dans l’espace.

Incompris, mal jugé, le poète préférera le silence à la danse des mots qu’il avait si magnifiquement orchestrée. Son silence, sa mort prématurée en feront une icône à la manière de Rimbaud.

Saint-Denys Garneau

Saint-Denys-Garneau (1912-1943) est sans doute l'un des plus grands poètes québécois du XXe siècle. Né à Montréal, dans un milieu aisé, il s’attache très tôt au domaine familial et rural de Saint-Catherine de Fossembault, qui va constituer une source d’inspiration essentielle à sa poésie.
Il reçoit l’éducation austère des écoles catholiques d'alors et manifeste assez vite des dons pour la poésie et la peinture qu’il ira étudier en Europe. A partir de 1934, il participe à l’aventure de "La Relève" , revue culturelle qui cherchent à susciter la conscience d’une culture québécoise. Il fait paraître, en 1937, Regards et jeux dans l’espace, le seul recueil publié de son vivant. L’œuvre reçoit un accueil mitigé et fait l’objet d’une critique virulente de Claude-Henri Crignon qui pousse le poète à la retirer des librairies.
Saint-Denys Garneau s’enferme alors peu à peu dans le silence, il mène une existence recluse dans le domaine de Saint-Catherine, poursuit son œuvre poétique jusqu’en 1938 mais ne publie rien. Il rédige un journal intime qui révèle les tourments d’une âme en quête d’absolu mais le journal s’interrompt en 1939, ses dernières lettres datent de 1941. Il trouve la mort, en 1943, lors d’une promenade en canot dans des circonstances mystérieuses. Ses poésies posthumes furent recueillies en un recueil intitulé Les solitudes et confirment l’immense talent du poète, son journal, publié en 1954 révèle une personnalité inquiète, assaillie par le doute et la culpabilité mais aussi lumineuse, éprise et de liberté et d’infini.

mardi 8 mars 2011

Le Livre de la Jungle

Si l'on en croit Italo Calvino, le classique est "un livre dont tout le monde parle mais que personne n'a lu". On dirait presque, qu'il a posé cette définition en se fondant sur le chef d'oeuvre de Kipling, republié par l'école des loisirs, il y a deux ans.
A ceux qui pensent que Baloo est un ours qui aime le jazz et les bananes ou que Kaa est ce python ridicule qui glisse des arbres pour se transformer en corde à noeuds, on conseillera de lire ces Livres de la Jungle - il y en a deux : Le livre de la jungle, 1894 et Le second livre de la jungle, 1894 (1) - que Kipling écrivit dans la froidure du Vermont au cours de son séjour aux Etats Unis entre 1892 et 1894.
Si Mowgly est bien adopté par les loup, les huits nouvelles qui constituent son histoire n'ont que très peu à voir avec le cartoon endiablé de Disney. Mowgly est certes le héros de ces nouvelles, fort de l'enseignement de Baloo, des conseils avisés de Bagheera et de l'expérience du python Kaa, il n'a de cesse d'affronter la mort qui rode partout; aussi bien dans la jungle que chez les humains dits civilisés. De cet âge d'or que représente la Jungle à cet univers des hommes qu'il réprouve mais vers lequel il lui faudra aller, Mowgly effectue tout un cheminement qui pourrait être celui de tout homme ou de l'humanité en général. Outre sa dimension initiatique et philosophique, la fiction de Kipling est servie par une écriture génialement poétique qui, à elle seule vaut qu'on se replonge dans ce chef d'oeuvre.


(1) Il s'agit de recueils de contes très divers qui n'ont pas seulement Mowgly pour héros, l'adaptation de l'école des loisirs a judicieusement choisi de ne retenir, dans cet ouvrage que les contes ayant Mowgly pour héros.

On pourra compléter cette lecture par Dans la jungle (In the rookh, nouvelle antérieure aux Livres de la Jungle et qui pour la première fois mettait en scène Mowgly, elle est publiée dans la collection Rivages poche / Petite Bibliothèque.

vendredi 25 février 2011

Le genre du proverbe


Le proverbe dramatique est généralement considéré comme un genre mineur. Il est hérité d'un divertissement mondain qu’on pratiquait dans les salons précieux du XVIIe, siècle : on s'amusait alors à jouer des saynètes, souvent improvisées, qui devait illustrer un proverbe. Les invités devaient alors deviner le proverbe ainsi illustré.
Au XVIIIe siècle, alors que les salons prennent de plus en plus d’importance grandissante dans la vie sociale et intellectuelle, le proverbe dramatique se développe et devient à la mode : un chansonnier, Charles Collé, présente son Théâtre privé, rempli d'allusions à l'actualité, au duc d'Orléans et à son entourage. C'est surtout Carmontelle (1717-1806) qui va faire de ce jeu un genre littéraire. Ordonnateur (organisateur) des fêtes de la cour du même duc d'Orléans, ami du grand-père de Musset, Carmontelle publie huit volumes de proverbes. Avec des scènes divertissantes, quotidiennes, souvent satiriques, ses proverbes sont aussi une représentation de la société et des mœurs contemporaines.
Abandonné durant la Révolution et l'Empire, le genre du proverbe réapparaît sous la Restauration. On joue les proverbes de Carmontelle sur les scènes des théâtres de boulevard. De nouveaux auteurs (Sauvage, Romieu, Scribe) s’imposent. Théodore Leclerc rencontre un véritable succès quand il donne à ses proverbes une dimension satirique contre les Ultras et le cléricalisme.
Ces dimensions satiriques et même philosophiques vont être accentuées dans le proverbe d'Alfred de Vigny, Quitte pour la peur, représenté à l'Opéra en 1833. Le genre du proverbe dramatique se transforme, le proverbe ne fait plus l'objet d'une devinette illustrée par l'action, mais figure souvent dans le titre même (On attrape plus de mouches avec du miel qu'avec du vinaigre, ou Qui a bu boira, dudit Leclercq ) et presque toujours à la fin de la pièce.
Comme il est habitué depuis l'enfance à entendre et voir jouer les proverbes de Carmontelle, Musset apprécie ce divertissement raffiné. Il a déjà eu recours à des expressions proverbiales pour intituler ses textes dramatiques (Les Marrons du feu, publié en 1829, La Coupe et les lèvres, en 1832), mais, en 1834, on peut aussi supposer qu'il cherche à profiter d'un effet de mode en donnant le sous-titre de « proverbe » sa pièce : On ne badine pas avec l'amour.
Ce titre et le développement moral qu'il annonce sont conformes aux règles traditionnelles du genre. Mais par sa longueur, la multiplication des décors, la complexité de l'intrigue et des personnages, le mélange des tons et le dénouement tragique, la pièce de Musset dépasse de loin le cadre et les ambitions du proverbe.
Plus tard, avec Il ne faut jurer de rien (1836), Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée (1845), On ne saurait penser à tout (1849) et Un caprice (1837), Musset réutilise le genre du proverbe mais ces pièces ne tournent cependant plus à la tragédie. C'est avec Musset que le proverbe dramatique atteint son sommet ; par la suite, il sera délaissé, et disparait de la scène, de façon définitive.

d'après un article de la revue NRP, dossier "Musset, le désenchanté", mars 2001.

Ill. :

On ne badine pas avec l’amour, d’Alfred de Musset ; mise en scène de Philippe Faure. Théâtre de la Tempête, Paris, 2008.

lundi 21 février 2011

L'allégorie du pélican

Le pélican, sert ici d'allégorie à une idée récurrente dans l'oeuvre de Musset : l'artiste a besoin de la souffrance pour créer. N'ayant su trouver de quoi manger pour ses petits, le pélican donne à ses "enfants" ses "entrailles de père" en guise de repas.

Les plus désespérés sont les chants les
[plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs
[sanglots.
Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;
En vain il a des mers fouillé la profondeur ;
L'Océan était vide et la plage déserte ;
Pour toute nourriture il apporte son coeur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le coeur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.
Poète, c'est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps ;
Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées,
De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,
Ce n'est pas un concert à dilater le coeur.
Leurs déclamations sont comme des épées :
Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant,
Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

Musset, "La Nuit de Mai", Poésies Nouvelles,

Musset, l'enfant terrible du romantisme

L'enfance
L'Empire est à son apogée quand naît à Paris, en décembre 1810, Alfred de Musset dans une vieille famille aristocratique, son père est un lettré, il est l'auteur d'une Histoire de la vie et des oeuvres de Jean-Jacques Rousseau.
Il a, avec son frère aîné Paul, une enfance heureuse et choyée. Il est confié jusqu'à l'âge de neuf ans à un précepteur et entre ensuite au collège Henri-IV où il fait de brillantes études. Il y obtient le premier prix de dissertation française et le second prix de dissertation latine au concours général de 1827. Il devient l'ami du duc de Chartres, fils du futur roi Louis-Philippe, et de Paul Foucher, beau-frère de Victor Hugo, qui l'introduira au Cénacle romantique.
Jeune homme passionné, Alfred de Musset est aussi un poète précoce; en septembre 1827, il écrivait dans une lettre à Paul Foucher: "Je ne voudrais pas écrire ou je voudrais être Schiller et Shakespeare."
L'artiste
Appelé parfois "l'enfant terrible du romantisme", esprit indépendant, Musset incarne cependant, le mal du siècle romantique. Son oeuvre poétique, dramatique et romanesque se nourrit de ses expériences malheureuses. Il émet d'ailleurs l'idée que la souffrance est nécessaire à la création poétique (cf. « Le Pélican » dans la Nuit de mai).
Son recueil de poèmes (Contes d'Espagne et d'italie, est bien accueilli par la critique mais sa sa pièce de théâtre La Nuit vénitienne, jouée l'année suivante est un échec.
Comme beaucoup de ses héros, (Octave dans Les Caprices..., Lorenzo dans Lorenzaccio), Musset pratique la débauche et l'intempérance. Anticlérical, il avait, dit-on, la religion de l'amour. Ses liaisons furent nombreuses et multiples mais toujours intenses. "Dans quelque lieu que je fusse, déclare le héros de La Confession d'un enfant du siècle, quelque occupation que je m'imposasse, je ne pouvais penser qu'aux femmes : la vue d'une femme me faisait trembler... Or, je ne songeais qu'aux femmes et je ne croyais plus à la possibilité d'un véritable amour."
Cette contradiction est au cœur de bien des œuvres de l'auteur et de ses «échecs» amoureux. Bien des femmes ont traversé la vie de Musset. À chaque fois, ce furent exaltation et déchirements. Rencontrée en 1833, George Sand était à cette époque, comme Musset, "scandaleusement célèbre", selon l'expression de Philippe Soupault. Leur amour, emblématique du romantisme, fut une longue suite de moments de grâce et de déchirements, de lieux de prédilection (la forêt de Fontainebleau et Venise...) et de lettres passionnées. "Jamais homme n'a aimé comme je t'aime, écrit Alfred à George, je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour... tu as un autre amant, je le sais bien. J'en meurs mais j'aime, j'aime."
Dans les années qui suivent cette liaison, Musset publie ses chefs d'oeuvre On ne badine pas avec l'amour et Lorenzaccio, en 1834, la Nuit de mai et la Nuit de décembre (deux poèmes) en 1835 et la Confession d'un enfant du siècle (roman sur le mal du siècle) en 1836.
Le déclin
À partir de 1840, la production littéraire de Musset semble se tarir. Son état de santé se détériore et neurasthénie (dépression) s'accentuent. Ses excès n'y sont sans doute pas étrangers.
Par ailleurs, l'indifférence qu'il rencontre désormais auprès des critiques et des artistes, bien qu'il soit, après de nombreux échecs, élu à l'Académie française en 1852, contribue sans doute à son abattement.
Les écrivains de la génération montante, le considèrent comme le symbole des outrances du romantisme (excès de pathétique, emphase...).
« Je n'ai jamais pu souffrir ce maître des gandins, son impudence d'enfant gâté qui invoque le Ciel et l'Enfer pour des aventures de table d'hôtes, son torrent bourbeux de fautes de grammaire et de prosodie », écrira Baudelaire sans aucune indulgence.
Seuls quelques succès dramatiques tardifs, à partir de la représentation d'Un caprice en 1847, viendront éclairer une fin d'existence qui fut probablement, comme le déclarait son meilleur ami Alfred Tattet, "un affreux suicide". Musset s'éteint en 1857, il a quarante-sept ans. Selon son vœu, il sera enterré au Père-Lachaise sous l'ombre tutélaire d'un saule.

Notice biographique grandement inspirée d'un Ouvrage d'Etienne Calais, On ne badine pas avec l'amour, Alfred de Musset, coll. "Balises", Nathan, 1992.

mercredi 9 février 2011

Florian, Jean-Pierre Claris de, 1755 - 1794.

Le 6 mars 1755, Jean-Pierre Claris de Florian voit le jour au château de Florian, dans le Languedoc. Sa mère meurt l’année suivante. Malgré ce drame, le jeune Florian mènera une vie heureuse et libre dans la propriété familiale.
Jean Pierre a dix ans, son éducation est confiée à son oncle, Philippe-Antoine de Claris, marié à une nièce de Voltaire. Le jeune Florian, séjourne à Ferney, chez le grand philosophe, en compagnie de ses oncle et tante, puis s’installe chez eux, dans le quartier du Marais à Paris.
En 1768, il est admis en tant que page chez le Duc de Penthièvre, qui va lui faire découvrir l’univers de la cour. Florian entre à l’école militaire de Bapaume en 1771. Il en sort lieutenant mais la littérature l’attire plus que l’armée.
En 1779 sa première comédie, Les deux Billets, est bien accueillie par la critique. En 1782, avec, Voltaire et le serf du Mont-Jura, poème satirique, Florian condamne la servitude. L’œuvre est récompensée par l’Académie. Une nouvelle comédie, les Jumeaux de Bergame obtient un véritable triomphe. L’année suivante, Florian publie un conte en vers inspiré d’une nouvelle de Cervantès, Galatée. Florian y révèle son talent pour la pastorale. L’œuvre est précédée d’une préface qui retrace la vie de Cervantès.
Auteur désormais en vogue, Florian fréquente le salon de madame de la Briche. Il rédige, en 1786, un roman épique Numa Pompilius, il recherche la caution de l’épopée pour appuyer ses ambitions littéraires, il veut en effet obtenir un siège à l’Académie française mais son épopée est mal accueillie aussi bien par les critiques que par la reine à qui l'ouvrage était était pourtant dédié.
En, 1788, Florian revient à la pastorale avec Estelle, l’ouvrage remporte un succès considérable. Promu lieutenant-colonel, notre auteur succède, à l’Académie française, au cardinal de Luynes. En 1789, alors que la révolution gronde, Florian se lance dans la composition du recueil des Fables. Florian devient commandant en chef de la garde nationale de Sceaux en 1791. Les Fables précédées d’un essai sur le genre de l’« apologue », intitulé De la fable sont éditées en 1792 et obtiennent un grand succès. Florian entreprend alors de traduire et d’adapter le Don Quichotte de Cervantès.
Arrêté sur ordre du comité de salut public, en 1793, Florian est relâché après la chute de Robespierre, en 1794 mais, durement éprouvé par son séjour en prison, il succombe aux atteintes de la phtisie qui le mine depuis plusieurs années.

mardi 8 février 2011

Le haïku

1. Définition
Le haïku (on dit aussi "haïkaï") est un poème à forme fixe d’origine japonaise. Il se compose de trois vers qui font respectivement cinq, sept et cinq syllabes.

2. Le haïku japonais
Né aux environs du Xe siècle le haïku fut longtemps une sorte de jeu, un poème destiné à attirer l’attention par un trait d’humour, l’évocation d’un détail insolite.
Au XVIIe siècle, le moine Matsuo Munefusa plus connu sous le nom de Bashô s’appuie sur la tradition du bouddhisme zen pour faire du haïku un exercice spirituel.
Le haïku deviendra cette parole qui a pour fonction de rappeler les vertus du silence et la vanité de toute parole.
Le haïku se plait à évoquer la nature et, après Bashô, la règle s’établit de signifier par le biais d’un mot ou d’un indice indirect, l’une des quatre saisons.

Ce chemin,
Personne ne le prend
Que le couchant d’automne.

Bashô, cité par Henri Brunel, Les haïkus, Librio.

Piège à pieuvre
Rêves voltigeant
Lune d’été

Bashô, in Fourmis sans ombre, le livre du haïku, Phébus.

« Les Japonais apportent, disait Paul Claudel, dans la poésie comme dans l’art une idée très différente de la notre. La nôtre est de tout dire, tout exprimer […] Au Japon, au contraire, sur la page écrite ou dessinée la part la plus importante est toujours laissée au silence » et de fait le haïku apparaît bien comme une césure dans le silence de la page blanche.

3. Le Haïku en France

Le premier recueil de haïkus français, Au fil de l’eau, est réalisé par Paul-Louis Couchoud de retour d’un voyage au Japon et deux de ses amis Albert Poncin et André faure. Mûri au cours d’un voyage en péniche effectué par les trois amis, le recueil circule, sans nom d'auteur dans le Paris de 1905 qui a déjà succombé à la mode des japonaiseries.

Le vieux canal
Sous l’ombre monotone
S’est vert-de-grisé

Au fil de l’eau, Mille et une nuits.

Le pasteur
A pris pour bonne
Une jolie catholique

Au fil de l’eau, Mille et une nuits.

En 1920 la NRF publie une anthologie du haïku, dans laquelle figurent des poèmes d’Eluard, Caillois…« Onze haïkaï » de Paul Eluard.

Une plume donne au chapeau
Un air de légèreté
La cheminée fume

Eluard, « 11 », Pour vivre ici, onze haïkaï.

Claudel, ancien ambassadeur au Japon, publie ses réflexions sur la culture japonaise dans L’Oiseau noir dans le soleil levant (1929) mais c’est avec Cent phrases pour un éventail qu’il s’exerce à l’art du haïku et rend hommage au Japon en plaçant son texte en regard d’idéogrammes composés par des artistes japonais.
C’est à partir des années soixante-dix que le haïku suscite en France un regain d’intérêt. Si les contraintes formelles initiales sont rarement respectées, la concision de l’expression, une certaine dimension intemporelle, une interpellation ontologique demeurent.

Eugène Guillevic (1907-1997) réfractaire à l’image utilise volontiers une forme condensée du haïku pour interroger les mystères de la nature :

L'eau
Dans l'étang
Est occupée
À garder le temps.

Guillevic, Sphères.


Dans le Chemin de halage, Le loup et la lune, Yvon Le Men (né en 1953) renoue avec l’essence du haïku et s’il ne cherche pas à en restituer la forme absolument, il en saisit l’esprit :

Feuille de lierre
dans le courant
sait-elle où elle va ?

Yvon Le Men, Le chemin de halage.

la nuit ne tombe pas
elle descend
dans le jour
Y
von Le Men, Le loup et la lune.

L’anthologie récente de Jean Antonnini, les nombreuses associations de poètes amateurs présentes sur le web traduisent l’engouement grandissant pour un genre.